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Les blagues sexistes, catalyseur de la culture du viol.

Dans une période où les violences faites aux femmes sont de plus en plus courantes, il convient de revenir sur les blagues sexistes. 

Il serait idiot d’affirmer que faire une blague sexiste est aussi grave que de violer une femme. Le problème ici, c’est le fait que les blagues sexistes vont insidieusement participer à la culture du viol.

Alors pourquoi quand on dit ou rigole à une blague sexiste, on participe à la culture du viol ?

I- La culture du quoi?

Selon sa définition la culture du viol est : « un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble de comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiseraient, voire encourageraient le viol. 

Cette culture, comme les autres usages sociologiques du terme culture, renvoie à l’idée que dans une société donnée, les gens partagent des idées, des croyances et des normes sociales. Dans le cas de la culture du viol, ce bagage culturel partagé serait perçu comme permettant, voire encourageant le viol. De plus, la culture du viol est vue de façon graduelle, allant de l’institutionnalisation du viol jusqu’à sa sanction. Dans sa forme la plus polarisée, la culture du viol se manifesterait par le fait que les femmes sont la propriété des hommes qui leur refusent tout respect ainsi que le droit de contrôle et de maîtrise de leur propre corps. »

Cette expression est assez vielle, car elle date des années 1970, grâce notamment aux travaux d’Alexandra Rutherfort. Dans son travail, elle veut prouver que les viols, la violence conjugales ne sont pas juste des faits rares, mais qu’au contraire, on peut les relier à une tendance globale de sexisme. 

Au départ, ce mouvement se concentre sur le viol per se, et les préjugés qui l’entoure (les habits de la victime, son comportement, le fait de toujours chercher à minimiser sa souffrance, et à « comprendre » les actes du violeur). 

Il existe une multitude de forme de culture du viol, parmi lesquelles :

  • Le fait que le viol puisse être vu comme une punition : dans le cadre de violence conjugale, le conjoint qui viole sa femme le fait parce qu’elle l’a mérité (on voit la même chose dans les crimes de guerre)
  • Au contraire, parfois le viol est perçu comme une récompense, certaine « technique de drague » s’en inspire (le fameux « t’es trop belle je vais te violer »)
  • Le fait qu’on cherche toujours à décrédibiliser la parole de la victime avec des « on ne sait jamais ce qui s’est passé ». 
  • Le fait qu’il semble avoir des critères de validation pour savoir si la victime a été violé ou pas selon des préjugés (par exemple, 80% des viols sont commis par une personne que la victime connait dans son entourage proche, pourtant l’image du viol est toujours le soir, dans une ruelle sombre)

L’article ici n’est pas une liste exhaustive de toutes les formes de la culture du viol, cependant de nombreuses recherches et infographies ont été faite pour lutter contre les préjugés. Voilà quelques images : 

II- Des blagues vraiment inoffensives?

Le but de cet article est de reprendre diverses publications scientifiques qui expliquent comment l’humour sexiste favorise la culture du viol.

Les blagues sexistes

Vivre une blague sexiste en tant que femme :

Pensons à n’importe quelle femme qui veut être prise au sérieux dans sa vie privée ou professionnelle. A ce moment, quelqu’un fait une blague pour lui dire de retourner à la cuisine, son milieu naturel. En tant que femme, comment réagir :

  • Ne pas rire et/ou demander à la personne de se taire : on lui répondra qu’elle est trop sensible et qu’elle n’a aucun humour
  • Rire (forcée ou pas) : et au final le fait en riant, elle accepte qu’on lui rappelle qu’elle n’appartient pas à un milieu où elle peut être prise au sérieux et par conséquent se soumet à l’idéologie masculiniste

Dans tous les cas, le résultat sera négatif pour la femme. Par contre, pour la personne qui a fait la blague (majoritaire un homme), il sera bien vu car il a de l’humour, on lui dira « qu’il sait déconner ». Continuer à laisser passer ce genre de réaction, c’est perpétuer le problème, et l’écart entre égalité homme/femme. C’est aussi éduquer garçons au sexisme, en leur disant que c’est OK pour un homme de dire ce genre de chose, et qu’il sera même socialement récompensé. D’un autre côté, on apprendra ainsi indirectement à une fille qu’elle devra ou se taire et accepter, ou bien dire quelque chose et être mal vu. 

Sexisme hostile et sexisme bienveillant 

« Mais c’est qu’une blaaaague, calme-toi » est la première réaction quand une femme relève le côté problématique de la blague. 

Le souci c’est que la plupart des hommes voient ou est le problème du sexisme hostile, qui est directement violent contre les femmes (« toutes des chiennes », « les femmes ne sont pas capables de… », « utérus = travail à la cuisine et au ménage » par exemple), sans jamais voir que ce qu’ils font constitue un sexisme bienveillant.

Qu’est-ce que le sexisme bienveillant ? C’est un conseil ou une phrase qui ne sera pas dit de façon méchante, mais qui perpétuera un préjugé sexiste (ex : le paternalisme, des discours qui disent qu’une femme est un trésor, qu’on doit la chérir et la protéger). Et non, ce sexisme bienveillant n’est absolument pas positif, car il participe aux clichés sexistes, clichés sexistes qui amèneront des hommes à exprimer un sexisme hostile aux femmes, qui amena les femmes à vivre des violence sexistes (morales et physiques).

Ce n’est donc pas « juste une blague » parce que chaque discours (blagues, petites remarques) amènera :

  • Les hommes sexistes à voir que leurs sexismes est justifié et qu’ils peuvent continuer
  • Aux femmes à internaliser la violence qu’elles vivent 

En cela, la répétition des blagues sexistes (et des remarques) participe à la validation d’une norme sociale (un préjugé sur la femme), qui rendra au final acceptable la discrimination sur le sexe, validera les attitudes sexistes des hommes, et favorisera la culture du viol. C’est là une justification sociétale du sexisme.

Recherches scientifiques sur l’influence sur la culture du viol 

Si l’exemple précèdent n’est pas convainquant pour certain, des universitaires (sociologues et psychologues) ont fait un certain nombre d’expérimentations pour vérifier le rôle des blagues dans la culture du viol. 

Étude 1 : « Sexist Humor and Beliefs that Justify Societal Sexism »

Le but de l’étude est de vérifier l’hypothèse que les hommes qui ont intégrés le mieux le sexisme hostile sont ceux qui vont accepter le plus la culture du viol. Pour cela, un certain nombre de situations seront mises en place, dont un exercice sur la participation aux blagues sexistes, et les réactions des hommes seront ensuite analyser.

La conclusion de l’étude est que « l’expérience démontre que l’effet de l’humour sexiste dépasse la blague pour participer à comment l’homme voit la femme. Les participants qui ont le plus intégrés l’humour sexiste ont été ceux qui ont le plus approuvé et justifié une société sexiste. En effet, le panel des hommes interrogés étant le plus en accord avec la discrimination fondée sur le sexe était ceux à qui on venait de lire une blague sexiste ».

Étude 2 : « More Than “Just a Joke”: The Prejudice-Releasing Function of Sexist Humor »

Cette étude a pour but de vérifier l’hypothèse suivante : « pour les hommes, est-ce que l’exposition à une blague sexiste va avoir un préjudice direct contre les femmes ? ».  Pour répondre à la question, 2 expériences sont menées :

  • La première consiste à comparer la somme d’argent donné par des hommes à une organisation faite par et pour les femmes après leur avoir lu des blagues sexistes (comparé à ceux à qui ont lu une blague neutre)
  • La deuxième compare la coupe budgétaire que fera un homme à une organisation faite par et pour les femmes, après avoir été exposé à un sketch sexiste (comparé à ceux qui auront vu un sketch neutre). 

Dans les deux cas, l’exposition au sexisme a eu une influence directe sur l’argent donné à l’organisation. 

Dans la première expérience en moyenne 6$ sera donné après une blague neutre contre seulement 0.75 après une blague sexiste. Une phrase sexiste aura aussi une influence (4.5 $ contre 3 après avoir entendu la phrase sexiste).

Dans la seconde expérience, le budget sera coupé de 30% après avoir entendu le sketch sexiste. 

Dans leurs conclusions, les chercheurs soulignent que l’exposition au sexisme va créer des conditions sociales de validation des pensées sexistes des hommes. Leurs préjugés vont être soutenus et validés par la blague / le sketch, ce qui aura des conséquences directes dans leurs actions immédiatement après.

Si les conséquences sont aussi visibles à court terme, qu’en est-t ’il de la répétition constante des blagues après plusieurs années ?

Étude 3 : « Sexist Humor and Rape Proclivity: The Moderating Role of Joke Teller Gender and Severity of Sexual Assault »

Le but de cette dernière étude est de montrer l’influence de l’humour sexiste sur la propension des hommes à violer et à agresser sexuellement. Pour cela les chercheurs ont développé deux expériences :

  • Les chercheurs présentent des situations ou une femme se faire violer ou agresser sexuellement et compare comment les hommes réagissent en ayant dit ou pas préalablement une blague sexiste (énoncée par un homme)
  • La même expérience est faite, mais c’est une femme qui raconte la blague sexiste

Dans la première expérience, les chercheurs trouvent que plus la blague est sexiste, plus les hommes ont ensuite une propension forte à accepter les situations ou la femme se faire agresser (environ 3 fois plus).

La seconde expérience montre que le fait que ce soit une femme qui raconte la blague sexiste a tendance à inhiber la réaction sexiste d’un homme. 

Ces trois études montrent assez bien que les blagues sexistes ont des conséquences très importantes sur l’acceptation d’une discrimination sur le sexe, allant au fait de déconsidérer la femme jusqu’à carrément accepter des situations où celle-ci se faire agresser.

Conclusion : « onpeupuriendire, onpeupurienfaire aujourd’hui »

Régulièrement, on entend que les blagues étaient bien mieux acceptées avant, qu’aujourd’hui « on ne peut plus rien dire », que les féministes inventent des oppressions. 

Sauf que, dans les faits, ces blagues ont un effet désastreux sur les femmes et leurs conditions de vie, et sur le fait qu’elles se feront potentiellement agresser.

On peut alors se demander : qu’est-ce qui est le plus couteux entre ne pas dire cette blague / remarque sexiste, et ainsi endiguer à mon niveau la culture du viol et les conséquences sur les femmes ; ou alors raconter cette anecdote et participer à cette discrimination ?

Il y a pour les femmes qui entendent ces blagues une double peine, qui perpétue la culture sexiste de la société

Alors que faire ? Déjà, ne plus faire ce genre de remarque, ensuite soutenir les femmes (et les hommes) qui vont s’insurger contre ces blagues, car en les soutenant, la honte change de camps. 

Plus généralement, il faut déconstruire ce qui constitue la culture du viol et du sexisme, en commençant par analyser ses propres comportements. 

SOURCES:

  • Études scientifiques sur les blagues sexistes
  • ETUDE 1: 26 septembre 2013, “Sexist Humor and Beliefs that Justify Societal Sexism”, par Thomas E. Ford (Western Carolina University), Julie A. Woodzicka (Washington and Lee University), Shane R. Triplett (Western Carolina  University), Annie O. Kochersberger (University of California)
  • ETUDE 2: Mars 2008: “More Than “Just a Joke”: The Prejudice-Releasing Function of Sexist Humor” Thomas E. Ford (Western Carolina University), Christie F. Boxer (University of Iowa), Jacob Armstrong & Jessica R. Edel (Western Michigan University)
  • ETUDE 3: 2016 “Sexist Humor and Rape Proclivity: The Moderating Role of Joke Teller Gender and Severity of Sexual Assault” Mónica Romero-Sánchez (University of Granada, Spain), Hugo Carretero-Dios1, Jesús L. Megías1, Miguel Moya1, and Thomas E. Ford (Western Carolina University, USA)

Pour aller plus loin et démonter les clichés autour du sexisme et du viol : Valery RAY ROBERT, « Une culture du viol à la française »