Discussions Politiques·Divers

Capitalisme, conséquentialisme et coronavirus

« Les intérêts et le bien-être de l’individu devraient l’emporter sur le seul intérêt de la science ou de la société. » En ces temps de Covid-19 et de confinement, les principes éthiques de la science font beaucoup parler. Alors comment concevoir en pratique la juste position entre urgence sanitaire et souci de l’intérêt de l’individu ? Des positions éthiques, aux implications politiques, la crise actuelle pose de nombreuses questions.


Conséquentialisme dans le traitement du coronavirus

Recommandations contre le Coronavirus

Les professionnels de santé s’accordent tous sur le fait que se pose la question du manque de ressources pour faire face à l’épidémie du Covid-19. Des guides nationaux apparaissent un peu partout afin de répondre à la question de qui doit être choisi en premier pour bénéficier des soins.

En effet, le médecin à une obligation (juridique) de moyen pour sauver ses patients, mais que faire quand justement, ces moyens (économique) sont insuffisants ? 

Ces guides nous répondent donc : 

« Il est possible que les praticiens sur-sollicités dans la durée soient amenés à faire des choix difficiles et des priorisations dans l’urgence concernant l’accès à la réanimation. Les principes éthiques de justice distributive, de non-malfaisance, de respect de l’autonomie et de la dignité des patients, quel que soit leur degré de vulnérabilité, ainsi que l’indispensable confidentialité des données médicales sont des guides élémentaires pour la prise en charge de ces patients » [1]

Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiquesdans un contexte d’épidémie à Covid-19 – R. Hellmann- RECOMMANDATIONS RÉGIONALES COVID 19 – 19 mars 2020

Il va donc y avoir un problème de lit, de respirateur, de personnel, … Cela apparait comme une évidence dans ces rapports, mais les spécialistes ont quand même pu établir une pratique décisionnelle d’admission en unité de soins critiques par un algorithme (voir image ci-dessous).

Si en France, les praticiens établissent des algorithmes pour rester le plus neutre possible, certains pays pensent déjà à leur particularisme étatique et aux biais de leur personnel de santé.

Par exemple les États-Unis demandent aux médecins de ne pas se baser sur les richesses personnelles du patient pour le soigner. Cela semblait déjà mal parti vu le nombre de personnalités publiques ayant eu accès à un test de dépistage, alors qu’iel.s ne montraient aucun symptôme au départ (coucou les Kardashians et les autres !). 

Quoiqu’il arrive, les guides des différents pays s’accordent sur le fait que l’état des hôpitaux ne permettra pas de répondre complétement aux besoins naissants de l’épidémie.[2]

Concrètement il va donc falloir choisir qui bénéficie de ces ressources. On demande au personnel de santé dans quel ordre les individus doivent être sauvés. Ce qui revient à dire qui devra vivre et qui devra mourir. Les différents guides mentionnés ci-dessus sont d’accord avec une liste de recommandations[3] :

  • Maximiser les bénéfices des ressources disponibles : privilégier ceux qui auront le plus de chance de s’en sortir avec le traitement et qui auront le plus d’années à vivre, dans une logique d’optimisation (en regardant l’âge, les maladies déjà existantes, la sévérité de l’infection actuelle, c’est à dire l’échelle de fragilité clinique). Cela veut dire, par exemple, que les docteurs devront estimer l’âge de mortalité afin de faire un choix entre les patients selon ceux qui auront le plus grand nombre d’années restantes à vivre
  • Si les cas sont similaires (profil d’âge, de conditions physiques identiques) et qu’on ne détermine pas une chance plus grande pour l’un que pour l’autre d’être sauvé, c’est la règle du « premier arrivé, premier servi »
  • Prévenir les patients dès le début qu’on pourra arrêter de les soigner si un autre cas arrive et qu’il a des meilleures chances de succès, et qu’il n’y a pas assez de ressources pour garder les deux
  • Prioriser le traitement pour le personnel médical

Ce qui veut dire que si le patient A à 75% de chance de mourir, mais qu’un patient B arrive quelques heures après lui avec 25% de chance de mourir, et qu’il n’y a plus d’autres lits disponibles, le médecin devra demander à A de partir afin de soigner B.

Ce qui revient à laisser mourir A au profit de B.

Mais pas de souci, les patient.e.s doivent (dans les guides au moins), être prévenus qu’à tous moment, iel.s devront laisser leur place au profit d’une autre personne, plus « sauvable » qu’elleux. 

Rassurant pour les patients, et absolument pas stressant pour le personnel médical….

En philosophie morale, il s’agit de conséquentialisme (on choisit les individus qui sont le plus susceptibles d’être sauvés), et de l’utilitarisme (les choix sont faits pour maximiser le bien commun, ici sauver un maximum de personnes).

 “If we give scarce treatments to those who don’t stand to benefit(and have a high chance of dying anyway), then not only will they die, but those with higher likelihood of survival (but require ventilator support) will also die,” says Lydia Dugdale, professor of medicine and director of the Center for Clinical Medical Ethics at Columbia University. “It’s not fair to distribute scarce resources in a way that minimizes lives saved.”

Citation issue de cet article

Une partie des contractualistes ne seront pas d’accord avec cette approche car elle ne respecte pas les principes éthiques. Prenons comme exemple le voile d’ignorance, de J. Rawls : il s’agit du fait de ne pas connaitre préalablement sa condition dans les choix que l’on fait (pauvre, riche, valide ou pas, âgé ou jeune, femme ou homme, racisé ou pas) et donc exclure les déterminants de « sa » classe/ condition et de ses potentiels privilèges dans ses choix. Ici chacun aurait une chance égale d’être sauvé. L’argument déontologique rejoint le contractualisme : chaque personne devrait avoir une chance égale dans son droit à la santé.

La position des guides nationaux est donc celle du conséquentialisme et de l’utilitarisme, et est généralement acceptée par la population. 

D’autres questions éthiques se posent, ce site les répertorie.

Parmi les différentes questions éthiques, une en particulier traduit bien les implications qu’amènent le conséquentialisme et l’utilitarisme dans le débat public : la question des tests cliniques et du placebo.

Le Professeur Raoult ne veut plus faire de test placebo dans ses essais cliniques à la chloroquine (ou plus précisément l’Hydroxychloroquine et l’Azithromicine) car « dire au malade qu’on va lui donner au hasard soit le médicament dont on sait qu’il marche, soit le médicament dont on ne sait pas s’il marche»est une démarche, selon lui, « contraire au serment d’Hippocrate ».

C’est-à-dire que si un médecin doit toujours donner le meilleur traitement à ses patients, il ne peut pas se permettre de constituer le groupe test (avec le placebo donc) car tous n’auront pas bénéficié de la meilleure alternative possible. La recherche clinique et les tests sont-ils immoraux ? 

Du point de vue de la communauté scientifique, ce que fait le Professeur Raoult est contre-productif : en ne faisant pas de groupe test, l’essai clinique est biaisé, et ne peut donc pas être reproductible ailleurs car l’expérience n’est pas scientifiquement validée. C’est-à-dire qu’ici, en choisissant de ne pas établir ce groupe test de placebo (de quelques centaines de personnes), il prive des milliers de personnes de traitement (des patients des hôpitaux suivant les conclusions de l’essai s’il avait été établi de manière scientifiquement correcte). C’est en cela qu’un grand nombre de scientifiques ont condamné le Professeur Raoult. De plus, ces derniers notent que les personnes se présentant pour recevoir le traitement sont à 92% des patients à « risque faible», selon l’évaluation réalisée par les soignants à l’aide de l’indicateur National Early Warning Score (NEWS), ce qui ne permet pas de conclure que le traitement marche pour les personnes gravement atteintes.

Du point de vue de la communauté scientifique, la recherche et les tests cliniques sont moraux. Ils condamnent en effet le Professeur Raoult car ce dernier sème la discorde et le doute dans l’esprit des individus en relevant cette question.

La société civile n’est pas unanime sur l’avis de la communauté scientifique…. Cette question s’appelle le principe d’ « équipoise » tel que décrit par Benjamin Freedman[4] : un moment ou l’incertitude est en équilibre, n’allant ni vers une solution, ni une autre : où la personne (initialement l’investigatrice de l’essai) est dans l’incertitude entre le choix de deux traitements (le nouveau et le standard).

En effet, si une partie de la population malade se presse tous les jours pour bénéficier du traitement, la majorité des français se demande quoi faire.

A travers ce questionnement, la société prend part au débat sur l’éthique et la moralité des tests cliniques et relève le caractère inique de l’avis de la communauté scientifique. Alors pourquoi si les experts sont contres les expériences du Professeur Raoult, la société civile doute ?  

Une des réponses pourrait être l’absence de politique publique claire pour lutter contre le virus, ce qui amène les particuliers à agir comme ils le peuvent / pensent juste.


Implications politiques du choix 

Un manquement juridique de la part de l’Etat ?

Ce dilemme éthique de savoir qui doit vivre et qui doit mourir a premièrement des implications juridiques. Quel est la part de responsabilité de l’État dans la situation actuelle ? 

Le premier élément de réponse nous vient avec la rhétorique du triage des blessés de guerre

« Nous sommes en guerre » a d’ailleurs été le leitmotiv de l’intervention présidentielle du 16 mars dernier, et depuis le champ lexical guerrier se multiplie sur les plateaux télé.

De nombreux politiques font en ce moment la comparaison avec ce que les médecins de guerre doivent endurer : choisir qui doit vivre ou mourir. 

Cette situation[5]est très bien expliquée par cet article :

« Jon Kerstetter, un médecin militaire américain, se souvient d’une nuit d’octobre 2003, à Bagdad en Irak, lorsqu’une série d’attaques aux engins explosifs artisanaux a provoqué un afflux massif de blessés dans son « unité chirurgicale de combat ». Alors que les lits de réanimation sont tous occupés et que les chirurgiens opèrent à la chaîne, il assiste, dans une salle à l’écart, à la mort d’un jeune soldat grièvement blessé à la tête. Le jeune homme a été classé « en attente » (expectant) – la catégorie qui désigne, selon les règles du triage, les blessés trop graves, dont la survie, même avec des soins intenses, serait improbable, ceux qu’il faut simplement soulager et « éloigner de la vue des autres victimes ». Le moment est terrible : il faut décider, dans l’urgence, d’« envoyer à leur mort des soldats “en attente”, pour se consacrer, par un choix calculé, à un bien d’ordre supérieur – mesuré par le nombre de survivants au combat […] Trier, c’est-à-dire sauver des vies par le sacrifice de quelques-unes, quelle que soit la sophistication des protocoles de décision et de classement, revient à obliger les médecins à « accomplir des tâches qui partagent la brutalité et l’horreur de la guerre – comme tirer sur ses propres soldats » 

Jon Kerstetter, Triage, River Teeth: A journal of Nonfiction Narrative, printemps 2012, vol. 13, n° 2, p. 63

La rhétorique des guides nationaux sur les comportements à avoir face au Covid-19 s’inspire donc de cette situation d’urgence extrême qui va les amener à faire des choix cornéliens.

« Les patients, leurs proches et l’ensemble des personnels soignants doivent être informés du caractère extraordinaire mais personnalisé des mesures mises en place ».

Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiquesdans un contexte d’épidémie à Covid-19 – R. Hellmann- RECOMMANDATIONS RÉGIONALES COVID 19 – 19 mars 2020

Selon le gouvernement, il s’agit donc d’une situation d’urgence, un régime dérogatoire exceptionnel, amenant le personnel de santé à adopter des comportements différents de l’attitude normale. 

Les guides plaident en effet en ce sens : 

« Le contexte est celui d’une pandémie mondiale inédite en taille, en extension, en gravité et en mortalité. L’afflux de patients en condition grave, voire en défaillance vitale pose la question de situations où l’équilibre entre les besoins médicaux et les ressources disponibles est rompu. »

Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiquesdans un contexte d’épidémie à Covid-19 – R. Hellmann- RECOMMANDATIONS RÉGIONALES COVID 19 – 19 mars 2020

« L’équilibre est rompu », comme un quelque chose qui surgirait d’on ne sait où, imprévisible, irrésistible et extérieur, que l’Etat n’aurait jamais pu imaginer et prévoir. « La faute à pas de chance finalement cette pandémie ». Le guide rajoute bien qu’il s’agit d’une pandémie mondiale, il n’y a donc pas que la France qui ne sait pas comment réagir. 

Avec la notion de caractère extraordinaire de la situation d’urgence sanitaire, la rhétorique de la force majeure que personne n’avait vu venir est plaidée par l’Etat.

La communication de l’Élysée se base ici sur des techniques de responsabilisation, de renforcement des biais extérieurs malencontreux (le virus qu’on ne peut pas prévoir), pour expliquer qu’ils ne peuvent rien y faire. 

Le problème dans cette rhétorique, c’est que les services hospitaliers sont quasi constamment en grève ces dernières années face aux conditions de travail qui deviennent indécentes, et aux coupes budgétaires qui s’enchainent. L’année dernière, les syndicats du milieu hospitaliers prévenaient déjà qu’ils ne pourraient pas faire face à des situations de crise. La défense que propose l’Etat ne tient donc plus : il n’est plus question de faire des choix utilitaristes cornéliens, mais de comprendre que c’est précisément la politique de l’Etat qui a amené le système de santé à son état actuel.

Il y a ici une première fracture : si le virus Covid-19 et son ampleur ne pouvait pas être prévu (ce qui est discutable vu la lenteur de réaction des pays), le manque de moyen dans les hôpitaux, lui, était dénoncé depuis des années. Il est le résultat d’une politique néolibérale qui a commencé dans les années 80’. Dans ce cadre, peut-on vraiment parler d’un manquement juridique (passif) de l’Etat, quand la crise d’aujourd’hui résulte directement de pratiques offensives (actives) pour économiser dans le secteur de la santé depuis 40 ans?

Le choix des dominants 

Face au Covid-19, le triage médical est nécessairement un enjeu politique. Il est dû aux (trop) nombreuses réformes destinées à « rationaliser » et « optimiser » économiquement l’hôpital. Le capitalisme et les économies budgétaires dans les domaines régaliens de l’État sont donc les causes premières de la (terrible) gestion de la crise. 

Mais ce n’est pas tout. Cette crise nous rappelle les inégalités de genre, de race, et de conditions de vie. Au-delà de la distinction riche / pauvre qui se voit déjà dans l’accès aux tests de dépistage, il faut voir que c’est les personnes précaires, souvent des femmes se trouvent à l’épicentre de l’épidémie. C’est en effet elles qui sont de facto en ligne de mire quand elles sont caissières, ou infirmières. L’inégalité de genre est donc criante. Une tribune du monde demande d’ailleurs à revaloriser les emplois à prédominance féminine.

Dans l’établissement de santé, ceux qui doit recevoir en premier le traitement par rapport aux autres et une sélection : il y a une forme d’eugénisme. Ce sont les personnes âgées qui apparaissent comme les moins utiles à la société (les EHPAD les plus touchés et qui recensent le plus grand nombre de mort), les personnes déjà malades, ou obèses (puisqu’apparemment le poids est pris en compte pour les situations à risque) qui vont être laissées de côté. Comment ne pas voir dans cette hiérarchie de qui va vivre ou qui va mourir une sorte d’eugénisme ?

L’État a laissé sciemment la santé en France se dégrader, exposant les plus faibles directement à cette situation. Sa responsabilité est donc totale dans la crise actuelle, et il n’est pas question de manquement à ses obligations, mais réellement de discriminations systémiques.

Vient également la question du racisme : quand il faut expérimenter des vaccins potentiellement dangereux, le débat public se demande avec un impérialisme criant s’il ne faut pas le faire en Afrique. Le continent qui pourtant est moins touché apparait comme un endroit légitime pour faire les tests selon les deux journalistes. La question du racisme est centrale, et la crise sanitaire a révélé une xénophobie grandissante contre les asiatiques. 

Comment ne pas voir le droit et les techniques du gouvernement comme oppressives ? Quand ils ont la possibilité d’aider des personnes en situation de précarité, ils ne le font pas. Par exemple, fin mars, les femmes demandent un amendement le rallongement du délai d’avortement comme l’accès à l’hopital est limité. Cet amendement a été rejeté au Sénat. Quand on connait la remise en question constante de ce droit, et la honte toujours imposée aux femmes voulant avorter, comment ne pas analyser cette pratique comme oppressive et punitive ? 

Il ne faut pas oublier que les idées dominantes sont fait par et pour des dominants :

 

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante; autrement dit, ce sont les idées de sa domination”.

Marx, l’idéologie allemande

 

Les idées dominantes (la déresponsabilisation de l’Etat, la sélection quasi-eugénique de qui est important dans la société) sont faites justement par ces classes dominantes (par et au profit des dominants, qui ne vont pas vivre les conséquences néfastes de leurs choix).

Il y a deux exemples vraiment marquants pour expliquer cette idée. 

Premièrement, le fait que le gouvernement ait quand même maintenu le premier tour des municipales alors que moins de 48H plus tard tout était bloqué et que les français ne pouvaient plus sortir. L’idée dominante (le Covid-19 est encore faible, il est donc possible de sortir voter) répond au besoin matériel du dominant (les élections). Les risques pris par les individus ne sont pas regardés dans l’équation car les dominants n’en ressentiront pas les conséquences (meilleur système de soin).

Deuxièmement, l’exemple concerne le travail, valeur primordiale dans notre économie capitaliste. Une des exceptions dès le début au confinement a été le travail. S’il peut se comprendre dans certaines situations (personnel de santé, ou liées à la vente, qui n’ont pas été tous correctement protégés), il y a eu également beaucoup d’autres chefs d’entreprises qui ont simplement fermé l’accès au public mais continués à faire venir les employés. D’un côté les individus sont surveillés et doivent se justifier sur les produits de première nécessité dans leur course, mais d’un autre, personne ne contrôle les chefs d’entreprise qui font venir les employés. L’exemple d’Amazon faisant endurer des conditions insupportables à ses employés en est très révélateur.

La relance économique prévue post-confinement est également au cœur de tous les débats. Le gouvernement n’a d’ailleurs pas attendu pour faire passer des ordonnances en droit du travail profondément liberticides. Ici l’employeur va pouvoir faire passer des jours de congés payés pendant le confinement, ou allonger la durée du travail jusqu’à 60H. C’est sans compter le chantage qu’a fait le gouvernement pour que les travailleurs du BTP continuent à aller sur les chantiers.

Là encore, l’intérêt des dominants (une économie capitaliste bénéficiant aux riches, donc directement à eux) se retrouvent dans les idées dominantes (l’importance d’une bonne relance économique, où les individus devront se sacrifier pour le travail) et se traduit directement par du droit positif (les ordonnances). Le droit est donc ici un des instruments de domination.

In fine, les classes dominantes vont avoir le monopole de l’usage de la force légitime (le droit) pour « raisonner » les individus.

Le versant de l’instrument de contrainte est la persuasion. En reprenant les idées de Gramsci, il faut que les subalternes soient consentants à être dominés Il appelle cela le « consentement spontané des dominés » : par la culture, l’éducation, la philosophie, les dominants vont créer un imaginaire où un comportement soumis va être valorisé socialement. 

Avec le coronavirus, cet imaginaire se développe très vite : celui de l’individus très brave, ne sortant de chez lui que le moins possible, vivant souvent entourés de plusieurs personnes à charge, endossant le maximum de contraintes possibles, culpabilisant de facto ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre. Il n’y a qu’à voir le nombre de reportages TV au quotidien, ou les journaux faisant une ligne éditoriale consacrée à ces personnes pour s’en rendre compte. Il en va de même pour l’imaginaire du brave infirmièr.e se battant durant des journées interminables pour sauver un maximum de personnes, attrapant même le coronavirus, mais luttant quand même pour le bien commun.

Dans l’extrême de cet imaginaire, il y a aussi la personne âgée, malade, se sacrifiant, parce qu’il ne lui reste plus que ça à faire, en se laissant mourir pour sauver un monde meilleur (comprendre un monde capitaliste) : 

But what is fascinating here is that pretty much every single theist I have come across, including Mitch McConnell, and this guy Republican Lt Gov use consequentialism:“My message: let’s get back to work, let’s get back to living, let’s be smart about it, and those of us who are 70-plus, we’ll take care of ourselves,” Lt Gov Dan Patrick, a 69-year-old Republican, told Fox News host Tucker Carlson on Monday night. “Don’t sacrifice the country,” Patrick said. “Don’t do that.” Patrick said he feared that public health restrictions to prevent coronavirus could end American life as he knows it, and that he is willing to risk death to protect the economy for his grandchildren.“You know, Tucker, no one reached out to me and said, ‘As a senior citizen, are you willing to take a chance on your survival in exchange for keeping the America that all America loves for your children and grandchildren?’” Patrick said. “And if that’s the exchange, I’m all in.”“That doesn’t make me noble or brave or anything like that,” he added. “I just think there are lots of grandparents out there in this country like me.”

Entretien issu de cet article

Le procédé est donc révoltant : d’un côté les politiques publiques qui coupent le budget des services de santé qui ne peuvent plus faire face (et qui nous amène directement à la crise actuelle), et de l’autre l’imaginaire de soumission pour les subalternes.

Il n’est pas ici question de dire qu’il faut refuser absolument tous les conseils des dominants parce qu’ils sont dans leur intérêt matériel de dominant (en sortant, s’exposant et contaminant), mais de réfléchir aux implications d’une telle politique (droit, usage de la force légitime, et imaginaire coercitif).

 

CONCLUSION

Il ne fait plus de doute que l’approche actuelle des politiques publiques ne peut plus perdurer dans un système de santé égalitaire. Cependant, les gouvernements précédents n’ont pas pris notes des différentes crises passées.

Dans un autre contexte, l’approche critique des maladies contagieuses a par exemple déjà été analysée avec le SIDA. En effet, les discours (des) dominants dictaient les bons et les mauvais comportements, ceux qui méritent d’être soignés et les autres. Les conclusions de ces discussions amenaient à voir dans l’épidémie l’opportunité de reprendre les bases d’une médecine égalitaire et communautariste, de repenser l’investissement public dans la santé, et de prendre en compte le versant discriminant des maladies. 

En effet, en état d’épidémie, la xénophobie arrive rapidement, et l’opprobre est jetée sur la communauté malade (les homosexuels dans le cas du SIDA, les asiatiques au départ pour le Covid puis le personnel de santé menacés par les voisins craignant la contamination).

Pour répondre à ce problème, il faut imaginer un modèle d’intervention et d’action qui :

« Valorise la connaissance fine des environnements de vie, pour mieux élaborer des réponses de santé adaptées et proportionnées, sans se substituer aux compétences des professionnel-le-s de santé, ni perdre de vue les enjeux systémiques ». 

Conclusion issue de cet article

La déconstruction des enjeux systémiques et des rapports de domination est un exercice de l’esprit. 

Dès qu’un dominant impose une règle, dans l’imaginaire ou dans le droit (par exemple une surveillance téléphonique accrue en géolocalisant en permanence les individus pour savoir qui ils peuvent contaminer), il faut toujours se demander son intérêt matériel dans cette domination (l’acceptation par les dominés d’une politique de trackage, une réduction de la liberté d’aller et venir, …).

Ainsi chaque règle (sociale ou juridique) se doit d’être repensée par ce prisme pour comprendre les implications de domination. 

Faire cet exercice revient à repenser le contrat social et reprendre notre force en tant qu’individu. Un des outils pourrait être l’approche « bottom-up » (des subalternes vers les dominants) pour mieux considérer les individus dans la santé et comprendre le côté politique des enjeux. Si les critiques et les idées étaient décidées à la base par et pour ceux qui les vivent au quotidien (personnel de santé, patient,…), la crise actuelle aurait pu être au moins minimisée.

Faire le tri entre les patients par exemple ne devrait pas rester dans le huis clos médical (ou il perd sa dimension politique) mais devrait être une question légitime pour les citoyens qui auraient voix au chapitre. C’est tout simplement ici la question d’exigence démocratique :

« Fondé sur les valeurs de l’égalité, rejetant les déterminants sociaux qui favorisent les injustices, le triage médical comporte théoriquement une dimension démocratique. Or, alors que le passage à la pratique fait craindre la permanence de structures de domination – origine, classe sociale – et témoigne d’une absence de consensus quant aux critères à retenir, le politique devient le garant du fonctionnement d’un système que la crise va éprouver et dont il sera également comptable en termes de résultats. Au cœur de diverses traditions nationales, il fait figure d’arbitre ultime de la hiérarchisation des valeurs qui doivent guider la gestion de cette crise, comprise comme un enjeu de santé publique. Pour être accepté, le tri doit par conséquent être le plus juste possible et renouer avec sa promesse originelle ».

Conclusion issue de cet article

Politiser, analyser, et responsabiliser l’Etat (et moins les individus directement) devraient donc être les maîtres mots en temps de crise et d’urgence sanitaire comme celle-ci.


Sources :

[1]Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiquesdans un contexte d’épidémie à Covid-19 – R. Hellmann- RECOMMANDATIONS RÉGIONALES COVID 19 – 19 mars 2020 – A télécharger ici.

[2]Fair Allocation of Scarce Medical Resources in the Time of Covid-19 – Ezekiel J. Emanuel, M.D., Ph.D., Govind Persad, J.D., Ph.D., Ross Upshur, M.D., Beatriz Thome, M.D., M.P.H., Ph.D., Michael Parker, Ph.D., Aaron Glickman, B.A., Cathy Zhang, B.A., Connor Boyle, B.A., Maxwell Smith, Ph.D., and James P. Phillips, M.D. March 23, 2020, at NEJM.org. Consultable ici.

[3] Clinical Ethics Recommendations for the Allocation of Intensive Care Treatments in exceptional, resource-limited circumstances – Version n. 1Posted on March, 16th – 2020. Consultable ici.

[4] Benjamin Freedman, 1987, « Equipoise and the ethics of clinical research », New England Journal of Medicine, 317: 141–145.

[5]Jon Kerstetter, Triage, River Teeth: A journal of Nonfiction Narrative, printemps 2012, vol. 13, n° 2, p. 63